Discours de
Haroon Siddiqui
Je vous remercie de m'avoir invité à cette importante conférence.
Je vous amène les salutations de Toronto, le centre de l'univers.
Là, hier soir, le centre de gravité politique est revenu
à un centre modéré. J'expliquerai plus loin les répercussions
que ce changement peut avoir sur votre travail.
Lorsqu'on m'a invité à vous dire quelques mots, je me suis
demandé ce que je pourrais bien vous apprendre que vous ne sachiez
déjà, vous qui travaillez en première ligne à
aider les immigrants et les réfugiés à s'établir,
à accroître leur contribution au Canada et à participer
activement à la vie canadienne.
Je me suis aussi demandé ce que je pourrais vous dire au-delà
des clichés, du jargon et de la rhétorique vide des extrémistes
des deux côtés : ceux qui voient du racisme partout
et ceux qui critiquent les immigrants et l'immigration; certaines personnes
réfléchies formulant des critiques constructives, mais aussi
des abrutis et des individus qui ont intellectualisé leur racisme
ou qui soumettent cette question à une double norme stupéfiante
qu'ils n'osent appliquer à aucune autre politique publique.
Voici ce que je peux vous dire de nouveau et, je l'espère, d'utile.
En ce qui concerne l'immigration, les immigrants et les réfugiés,
j'ai le sentiment que nous sommes sur le point d'entrer dans une nouvelle
ère au Canada.
Le Canada, la nation la moins raciste du monde, est sur le point de devenir
meilleur.
Laissez-moi vous expliquer pourquoi.
Nous venons de vivre une décennie très éprouvante.
On a pu constater une négativité irréfragable dans
le discours public sur l'immigration et les immigrants. Les réfugiés
ont été diabolisés et considérés comme
le fléau moderne. Les gouvernements, en particulier celui de l'Ontario,
ont réduit les services et les programmes du type de ceux que vous
offrez. On a entendu de nombreux politiciens municipaux et provinciaux
se plaindre continuellement des sommes dérisoires que les administrations
publiques consacrent à l'aide juridique et aux services sociaux
pour les réfugiés et certains immigrants, alors que ces
mêmes administrations récoltent des milliards de dollars
en taxes et en impôts d'immigrants qui travaillent avec acharnement.
On n'a qu'à penser aux impôts fonciers perçus dans
les nouvelles villes. C'est sans parler de la coupure de plus en plus
tragique qui existe entre les immigrants qui arrivent au Canada et le
marché du travail.
Mais maintenant, je vois l'opinion publique et les politiques gouvernementales
prendre enfin un virage qui améliorera la situation. Je dis cela,
non seulement parce que je suis un Canadien optimiste de nature, mais
pour les cinq raisons qui suivent :
- l'élection en Ontario. Il pourrait s'agir d'un point tournant
important pour votre travail. Je ne dis pas cela pour des raisons partisanes,
mais parce que cette élection a amené un changement profond
sur le plan politique au sein du deuxième plus grand gouvernement
du Canada;
- les changements démographiques qui surviennent au Canada;
- une nouvelle prise de conscience et un nouvel activisme politiques
de certains groupes importants d'immigrants;
- la fermeté avec laquelle le Canada a réussi à
éviter les réactions hostiles envers les immigrants générées
par la droite en Australie et dans une bonne partie de l'Europe;
- les lendemains de la tragédie du 11 septembre. Je pense
qu'en dépit de toute son horreur et de ses conséquences
douloureuses , cette tragédie a rendu le Canada plus canadien.
Je traiterai maintenant de chacune de ces raisons.
L'élection ontarienne
En Ontario, comme dans certaines autres parties du pays, l'opinion généralement
admise dans les années 1990 était que les gens étaient
devenus égoïstes et qu'il était possible de gagner
une élection en se contentant de faire porter le vote sur des intérêts
particuliers.
Dalton McGuinty et les Libéraux ont été élus
en faisant campagne contre les réductions d'impôt et pour
des dépenses en matière de santé, d'éducation,
de logement social, etc. Monsieur McGuinty a aussi – et ceci vous
concerne particulièrement – proposé des mesures afin
de résoudre le problème le plus grave auquel sont confrontés
les immigrants : l'accès aux métiers et aux professions.
Il a dit qu'il laisserait un an à l'Ordre des médecins et
chirurgiens de l'Ontario et aux autres organismes professionnels pour
trouver des moyens d'utiliser les talents des immigrants – médecins,
ingénieurs, infirmières et autres.
Nous avons eu beau parler de cette question depuis des années –
en nous demandant notamment comment il se fait que les quelque 400 organismes
de réglementation du Canada ont nui plus qu'ils n'ont aidé
à cet égard – c'est la première fois qu'un parti
ayant proposé clairement des mesures semblables est élu,
même si sa position devra être précisée.
Que cela soit survenu en Ontario est particulièrement important,
étant donné que cette province reçoit le plus grand
nombre d'immigrants et, en conséquence, perd donc le plus en termes
de compétences des immigrants. Par exemple, une étude effectuée
en 2000 par le ministère de la Formation et des Collèges
et Universités de l'Ontario a révélé que seulement
un quart des immigrants avaient trouvé du travail dans leur domaine
de formation et d'expertise.
La promesse des Libéraux d'élargir l'accès aux métiers
et aux professions suit de près une annonce du puissant Regional
Immigrant Employment Council de Toronto. Ce conseil, qui est formé
de représentants municipaux ainsi que de représentants du
monde des affaires et de groupes d'immigrants, souhaite réaliser,
à une échelle beaucoup plus grande, ce que tente de faire
le Manitoba Initiative on Access – par exemple, payer les droits
de permis des immigrants et faciliter leur admission à des programmes
de stages.
Le premier ministre McGuinty a aussi critiqué explicitement les
politiques de division et la concurrence entre les nouveaux immigrants
et les anciens, et entre les personnes nées à l'étranger
et celles nées au Canada. Son programme contrastait nettement avec
celui du Parti conservateur, où il était question de l'immigration
et des immigrants dans la section portant sur la criminalité et
le terrorisme et où il était proposé que les « mauvais »
immigrants soient exclus. Le ministre fédéral de l'Immigration,
Denis Coderre, a, avec raison, condamné cette politisation de l'immigration
pendant une élection.
Le nouveau gouvernement ontarien s'est également engagé
à négocier avec le gouvernement fédéral un
accord en matière d'immigration. Si un tel accord est conclu, il
s'agira d'un grand pas dans la bonne direction en ce qui a trait à
l'établissement et à l'intégration des immigrants.
Nous devons admettre que ce sont là des progrès, peu importe
notre affiliation politique. Il incombe maintenant à vos électeurs,
et aux personnes que vous servez, de veiller à ce que le nouveau
gouvernement ontarien respecte ses promesses.
Les changements démographiques
J'aimerais parler de sept grandes tendances qui ont été
relevées dans le recensement de 2001.
A.
Selon les Nations Unies, il y a environ 185 millions de personnes
qui vivent dans un autre pays que celui où elles sont nées.
Le Canada est au premier plan de cette tendance. Il est le pays occidental
le plus orienté vers les immigrants.
Un Américain sur 10 est un immigrant, alors que c'est le cas d'un
Canadien sur 5. Il s'agit de la plus forte proportion d'habitants du Canada
nés à l'étranger depuis 1931.
Notre croissance démographique est maintenant tributaire seulement
des immigrants. Ces derniers comptent pour 70 p. 100 de
la croissance de notre population active. Ce pourcentage passera à
100 p. 100 en 2011.
B.
Le Canada est devenu l'une des nations les plus urbaines du monde, principalement
en raison des modèles d'immigration. Ainsi, près de 70 p. 100 des
Canadiens vivent dans des villes, dont la moitié habitent l'un
des quatre grands centres urbains : la région du Grand Toronto,
Vancouver, Montréal et le corridor Calgary-Edmonton.
C'est une bonne nouvelle. Comme nous le savons, Saint-Augustin a parlé
de la cité de Dieu et non de la ferme ou de
la région rurale de Dieu. Il avait vu juste.
Avant d'aller plus loin, cependant, nous devons reconnaître l'importance
du Canada rural et ce qu'il représente; l'histoire d'amour des
Canadiens avec les vastes étendues et le plein air qui est inscrite
dans nos gènes; la nécessité d'attirer les immigrants
dans les petites communautés et dans les régions rurales
et de les encourager, et non de les forcer, à s'y installer, comme
cela se fait au Manitoba.
Nul ne conteste le fait que les villes génèrent de la richesse.
Notre croissance économique est de plus en plus concentrée
dans les villes, là où vivent les immigrants.
Les villes constituent aussi un milieu où règnent le pluralisme
et l'ouverture sur le monde. C'est là que l'identité collective
est la plus changeante. Moins cette identité est établie
solidement, plus il est facile pour un immigrant de s'y adapter. Personne
n'a besoin de se sentir marginal. Personne n'a besoin de voir sa dignité
bafouée. Pierre Trudeau a déjà dit que la culture
du Canada est en constante évolution. Toutes les cultures se valent.
Cela est plus vrai dans les villes que n'importe où ailleurs.
Voici donc ce que je pense : si nous formons une nation d'immigrants
qui se rassemblent de plus en plus dans les villes, il convient alors
de dire, par métaphore, que le Canada est une grande ville ouverte
qui fait bon accueil aux nouveaux arrivants, aux nouvelles cultures et
aux nouvelles idées. Notre pays est véritablement la nation
la plus post-moderne du monde.
C.
Un autre phénomène démographique dont il faut parler
est le fait que les banlieues de Toronto, de Vancouver et de Montréal
croissent plus rapidement que les RMR et ce, en raison de l'immigration.
Par exemple, la RMR de Toronto a crû de 9,8 p. 100. Les
régions situées autour de Toronto ont subi des augmentations
encore plus importantes :
région de York, 23,2 p. 100
région de Peel, 16 p. 100
région de Durham, 10,5 p. 100
région de Halton, 10,4 p. 100.
Les villes situées dans ces régions bénéficient
également d'un boom démographique.
On peut en dire autant des banlieues de Vancouver.
Dans le passé, les immigrants s'installaient dans les villes,
et il fallait attendre une ou deux générations avant de
voir leurs descendants habiter en banlieue. Aujourd'hui, les immigrants
s'installent dans les banlieues dès la première génération.
Cela signifie d'abord que la majorité d'entre eux s'en sortent
bien sur le plan économique ou, à tout le moins, emportent
avec eux au Canada un compte de banque bien garni et, ensuite, que les
régions dans lesquelles vous offrez vos services sont plus vastes
et votre clientèle est différente, tout comme les administrations
municipales avec lesquelles vous traitez.
D.
Le Canada a changé de visage.
En 2001, il y avait quatre millions de personnes appartenant à
une minorité visible, ce qui dépasse la population de toutes
les provinces du Canada, à l'exception de l'Ontario, du Québec
et de la Colombie-Britannique. Ainsi, les membres des minorités
visibles sont plus nombreux que les Albertains. Et il y a autant de Canadiens
d'origine chinoise que de personnes vivant à Calgary.
Environ 44 p. 100 des Torontois appartiennent à une
minorité visible, ce qui fait de Toronto la ville occidentale la
plus diversifiée sur ce plan. Aux États-Unis, c'est à
Miami que l'on retrouve la plus grande représentation de minorités
visibles, celles-ci formant 40 p. 100 de la population. Les
membres des minorités visibles sont plus nombreux à Vancouver
qu'à Los Angeles (31 p. 100) et qu'à New York
(24 p. 100).
L'augmentation du nombre de personnes appartenant à une minorité
visible dans les banlieues est même plus considérable. Ainsi,
59 p. 100 des habitants de Richmond (Colombie-Britannique)
sont des personnes de couleur. Il en est de même de 55,5 p. 100
des habitants de Markham, de 40 p. 100 des habitants de Richmond
Hill (Ontario) et de Mississauga et de 25 p. 100 de la population
de Pickering et d'Ajax, en banlieue de Toronto.
Ainsi, on peut constater que nos banlieues sont en train de devenir aussi
diversifiées que les grandes villes, ce qui signifie qu'elles ne
seront plus isolées. En outre, alors qu'aux États-Unis les
banlieues sont devenues le refuge des Blancs, il en est tout autrement
au Canada. Nous devrions nous en réjouir.
E.
Notre pluralisme religieux a aussi subi une transformation incroyable.
Le nombre de musulmans a plus que doublé entre 1991 et 2001. Ils
étaient alors 580 000; ils sont maintenant beaucoup plus que
600 000. Ce groupe religieux est au quatrième rang en termes
de nombre d'adeptes, après les catholiques, les protestants et
ceux qui se décrivent eux-mêmes simplement comme des chrétiens.
Il y a au Canada plus de musulmans que d'orthodoxes grecs, ukrainiens,
serbes et russes réunis (480 000). Les musulmans sont également
plus nombreux que les presbytériens (410 000), les pentecôtistes
(369 000), les Juifs (330 000) et les bouddhistes (300 000).
En Ontario, il y a plus de musulmans que de baptistes (352 000 par
rapport à 289 000).
Dans la région métropolitaine de recensement de Toronto,
les musulmans sont plus nombreux (254 000) que les hindous (191 000)
ou les chrétiens orthodoxes (179 000).
Il y a partout au Canada des communautés importantes d'hindous,
de sikhs et de bouddhistes.
F.
La diversité linguistique est également de plus en plus
importante. Le chinois est maintenant la troisième langue la plus
parlée au Canada, après l'anglais et le français,
et il est beaucoup parlé dans nos banlieues.
Ainsi, le Canada se transforme de manière phénoménale.
Le temps d'une génération, le Canada est devenu l'incarnation
du village global dont parlait Marshall McLuhan.
L'une des principales caractéristiques qui nous définissent
est l'hétérogénéité.
Et cette transformation s'est effectuée d'une manière tout
à fait canadienne, en douceur, paisiblement et harmonieusement.
G.
L'ancien modèle d'immigration canadien s'est complètement
transformé.
Ce ne sont pas tous les immigrants qui ont fui la faim et le dénuement
sévissant derrière le Rideau de fer, la famine due à
la maladie de la pomme de terre survenue en Irlande et en Ukraine ou la
misère noire de l'Europe de l'Est.
C'est encore le cas cependant de certains de nos réfugiés,
mais pas nécessairement de tous les immigrants.
Les immigrants d'aujourd'hui sont les plus instruits de notre histoire.
Ils sont plus qualifiés et sont moins disposés à
attendre une génération avant d'accéder à
l'égalité. C'est là une raison de plus de faciliter
leur accès aux professions et aux métiers. Ni eux ni nous
n'y trouvons notre compte s'ils sont marginalisés. Comme le professeur
Jeff Reitz de l'Université de Toronto l'a démontré
dans une étude, il en coûte environ 15 milliards de
dollars par année aux Canadiens de ne pas utiliser les compétences
des nouveaux arrivants. Or, il est dans notre propre intérêt
d'exploiter ces talents.
Les immigrants compétents sont heureux de venir au Canada, mais
ils ne sont pas nécessairement reconnaissants pendant toute leur
vie comme les immigrants d'autrefois. Ils troquent leurs talents, et souvent
un gros compte en banque, contre une place dans un pays paisible qui offre
des chances égales de réussite à leurs enfants. Il
s'agit d'un contrat avantageux pour les deux parties.
Le vieux dicton selon lequel nous faisons une faveur aux immigrants en
les accueillant chez nous est dépassé. Nous n'accueillons
pas les immigrants parce que nous voulons leur faire une fleur. Nous les
accueillons parce que nous avons besoin d'eux.
Une très grande majorité d'entre eux réussissent
à s'établir sans trop de peine.
Si nous ne leur offrons pas des emplois qui correspondent à leur
formation, à leur expérience de travail et à leurs
compétences, les immigrants potentiels s'établiront ailleurs
qu'au Canada et nous devrons nous contenter de l'équipe B.
Par ailleurs, on constate une grande pauvreté chez les minorités
visibles. Le Conseil canadien de développement social, United Way
of Greater Toronto et le professeur Michael Ornstein, de l'Université
York, ont tous quantifié les niveaux scandaleux de pauvreté
existant chez les Éthiopiens, les Ghanéens, les Afghans,
les Somaliens, les Tamouls, les Pakistanais, les Bangladais et chez d'autres
communautés. Le professeur Ornstein a démontré comment
des Européens des pays de l'Est qui sont arrivés au Canada
à peu près à la même époque, qui possédaient
des compétences semblables et qui ne parlaient pas plus anglais,
s'en sont mieux tirés sur le plan économique – parce
que, contrairement aux minorités visibles mentionnées ci-dessus,
on leur a donné la chance de faire leurs preuves.
L'enquête de Statistique Canada publiée cette semaine a
donné une meilleure idée de la discrimination dont font
l'objet les minorités visibles. Selon cette enquête, les
personnes appartenant à une minorité visible continuent
d'avoir le sentiment d'être victimes de discrimination, en particulier
à leur travail, dans les commerces, dans la rue et dans leurs rapports
avec les policiers, peu importe depuis combien d'années elles vivent
au Canada.
Nous devons donc nous intéresser aux deux extrémités
du spectre économique. Il faut améliorer l'accès
aux professions et aux métiers, aux leçons d'anglais et
de français ainsi qu'aux programmes de mentorat et faire tous les
efforts possibles pour combattre le racisme systémique, en particulier
en milieu de travail.
Notre inaction entraînera des conséquences à long
terme. Le statu quo est mauvais pour les immigrants. Et il est mauvais
pour le Canada.
Le poids politique des immigrants
Deux ou trois générations étaient habituellement
nécessaires à bon nombre de minorités ethniques pour
en arriver à participer pleinement à la vie politique. Certains
groupes ethniques s'intéressaient déjà à la
politique dans leur pays d'origine : d'abord, les Anglais et les
Français, et ensuite les Irlandais, les Juifs après la création
de l'État d'Israël ou, plus récemment, les sikhs à
cause de la situation au Panjab, ou les Tamouls en raison de la politique
du Sri Lanka. Un nouveau phénomène est sur le point
de se produire cependant. En raison de la révolution des attentes
déclenchée par le multiculturalisme, de plus en plus de
groupes participent à la vie politique canadienne. Les Canadiens
d'origine italienne ont ouvert la voie, suivis par les Canadiens d'origine
chinoise et, maintenant, par les musulmans, les hindous, les Iraniens
et plusieurs autres. Bon nombre de ces groupes sont relativement nouveaux
au Canada. Ils sont arrivés ici il y a 20 ou 25 ans. Ils sont
pourtant engagés politiquement, de même que leurs enfants.
Ils ne se contenteront plus désormais de politiciens qui assistent
à leurs pique-niques et à leurs soupers ou qui se font prendre
en photo avec « les ethnies ».
Ces personnes sont de plus en plus averties sur le plan politique. Les
musulmans, par exemple, questionnent les politiciens au sujet des profils
raciaux et religieux, des musulmans détenus en secret pour des
raisons de sécurité et de la protection de leurs droits
lorsqu'ils traversent la frontière pour se rendre aux États-Unis.
Les députés devront rendre des comptes relativement à
ces questions et à d'autres sujets semblables lors au cours de
la prochaine élection.
Les cas de Zahra Kazemi en Iran et de Maher Arar, qui a été
détenu dans une prison syrienne, ne concernent pas la politique
ethnique de nations d'origine. Il s'agit de cas de Canadiens à
l'égard desquels on reproche à Ottawa de ne pas en avoir
fait assez.
Nous, dans les médias, sommes aussi de plus en plus l'objet de
l'attention de différents groupes, qui ne se laissent pas toujours
abuser par notre ignorance, nos doubles critères ou notre négligence.
Des lecteurs appartenant aux minorités visibles demandent aux journaux
de consacrer autant d'espace aux sujets qui intéressent les minorités
vivant au Canada qu'aux autres questions et de traiter de ces sujets de
manière équitable.
Il s'agit là de faits positifs dans l'évolution de la politique
canadienne.
L'historien Desmond Morton a dit que chaque génération
de Canadiens a le sentiment de devoir changer le Canada pour qu'il lui
ressemble. La possibilité de changer un pays de façon positive
est beaucoup plus grande au Canada qu'ailleurs dans le monde. Les immigrants
profitent actuellement plus que jamais de cette possibilité.
L'échec de la guerre de la droite contre
les immigrants
Malgré la montée du néo-conservatisme à la
fin des années 1980 et au début des années 1990,
les conservateurs n'ont pas réussi à amener les Canadiens
à s'opposer aux immigrants et à l'immigration.
La répugnance viscérale des Canadiens pour les politiques
d'extrême-droite en matière d'immigration est l'un des effets
positifs méconnus du modèle pluraliste canadien.
Lorsque le Parti réformiste a essayé de préconiser,
quoique dans un langage codé, l'immigration des personnes de race
blanche seulement, il n'a pas réussi à se gagner des appuis
ailleurs que dans l'Ouest, là où il est bien établi.
Il a finalement laissé tomber l'idée et a plutôt opté
pour le pluralisme et une politique d'immigration non fondée sur
la race.
Aucun parti national opposé à l'immigration ne peut espérer
recevoir beaucoup d'appuis au Canada, contrairement à ce qui s'est
passé en Australie, en Autriche, en Belgique, au Danemark, en France,
en Italie et aux Pays-Bas.
Alors que les partis opposés à l'immigration ont particulièrement
bien fait dans les centres urbains européens, par exemple à
Rotterdam, à Hambourg et à Anvers, la situation est tout
à fait différente au Canada. À Toronto, à
Vancouver, à Montréal et même à Calgary et
à Edmonton, les politiciens cherchent activement à obtenir
l'appui des minorités. Ils se rendent dans les mosquées,
les gurudwaras et les temples, comme ils visitaient auparavant les églises
et les synagogues. Mais, comme je l'ai dit précédemment,
leur simple présence ne sera éventuellement pas suffisante.
Aucun leader ou parti politique canadien ne préconise l'interdiction
du hidjab ou du yarmulke, comme Jean-Marie LePen l'a fait en France l'année
dernière (il a alors obtenu 4,8 millions de voix au premier
tour des élections présidentielles). Un ministre français
tente maintenant d'interdire, ou de réduire, la présence
du hidjab dans les écoles et les endroits publics en France. En
Allemagne, la plus haute cour de justice vient tout juste de rendre une
décision en faveur du hidjab, tout en laissant aux États
la possibilité de l'interdire.
Au Québec, la décision récente d'une école
privée laïque, le Collège Charlemagne, de suspendre
une jeune fille portant le hidjab a été accueillie avec
beaucoup de dérision. Il faut espérer que la Commission
des droits de la personne du Québec la jugera aussi inacceptable
que l'interdiction du hidjab mise de l'avant par certaines écoles
publiques en 1995.
Dans la même veine, la Cour supérieure du Québec
a reconnu le droit des étudiants sikhs de porter un kirpan pourvu
que celui-ci soit placé dans un étui et soit dissimulé.
Contrairement à ce qui se passe en Europe et en Australie, où
les activistes de droite occupent la première place dans le débat
public en s'en prenant aux immigrants, ce sont les libéraux qui
donnent le ton du débat et, en fin de compte, de l'opinion publique
au Canada. Le Canada a démontré qu'il est préférable
que les états pluralistes affrontent les xénophobes au lieu
de tenter de les apaiser.
Le Canada a résisté, contrairement à la Grande-Bretagne
et à d'autres pays européens, à toutes les tentatives
visant à vider d'une bonne partie de sa substance la notion d'égalité
entre les anciens citoyens et les nouveaux. C'est pour cette raison que
nous avons rejeté – et que nous devrions continuer de rejeter –
les idées suivantes, malgré la grande valeur qu'elles puissent
avoir lorsqu'on les considère séparément : 1) continuer
de s'opposer à la proposition du Parti réformiste/Alliance
canadienne d'utiliser la clause dérogatoire pour priver les réfugiés
de l'application régulière de la loi; 2) s'opposer
à la délivrance de permis de travail temporaires aux personnes
qui s'installent dans les régions rurales et la transformation
éventuelle de ces permis en statut d'immigrant; 3) s'opposer
aux bons pour les réfugiés; 4) s'opposer à l'adoption
d'un code d'éthique pour les nouveaux arrivants. Les immigrants
devraient bénéficier du même compte fiscal que toutes
les autres personnes, et nous devrions tous être assujettis au même
principe de légalité.
Nous ne voulons pas affaiblir la valeur fondamentale canadienne qui veut
qu'un Canadien soit un Canadien. Il n'y a pas de citoyens de deuxième
classe au Canada.
Les lendemains du 11 septembre
La tragédie survenue le 11 septembre 2001 a renforcé
le caractère unique du Canada. Cela ne nous a toutefois pas empêchés
d'exprimer immédiatement notre sympathie sincère et notre
solidarité envers les Américains. Malgré tous les
efforts du National Post et d'une faible minorité de
tenants de la droite et de gens d'affaires qui doivent tenir le même
discours que leur siège social américain, les Canadiens
se sont écartés nettement des politiques de l'administration
Bush, en particulier en ce qui concerne la guerre en Irak.
Toutes les guerres soulèvent les passions. Nous devons respecter
les opinions de ceux qui ont appuyé la guerre et de ceux qui ne
l'ont pas fait, dont une majorité de Canadiens. L'histoire se souviendra
de la décision du gouvernement de Jean Chrétien de NE PAS
participer à la guerre comme d'un acte courageux et audacieux.
Rétrospectivement, la décision paraît plus judicieuse
aujourd'hui qu'à l'époque. Et elle est encore plus remarquable
parce qu'elle n'a pas trop affecté nos relations commerciales bilatérales.
J'en parle parce que l'opposition du Canada à la politique étrangère
unilatéraliste de l'administration Bush a été menée
par des groupes d'immigrants et des minorités ethniques :
des Arabes, des Afghans, des musulmans et d'autres immigrants originaires
d'Asie et d'ailleurs qui vivent maintenant au Canada. Ce qui était
au début l'opinion des minorités ethniques est devenue,
avec l'aide des Églises et d'autres groupes, l'opinion de la majorité.
Ce fait important sur le plan sociologique et politique renforce ce que
j'ai dit plus tôt au sujet des effets positifs du multiculturalisme,
de l'émergence d'un nouvel activisme politique et de l'internationalisation
grandissante du Canada.
Il y a aussi eu d'autres signes positifs.
Contrairement à ce qu'on a affirmé au lendemain de la tragédie
du 11 septembre, il ne s'est pas avéré que 11 des 19 terroristes
étaient entrés aux États-Unis en passant par le Canada.
Bien plus que le gouvernement américain, ce sont des Canadiens
de droite animés par le patriotisme – le patriotisme américain
en fait – et par des préjugés défavorables envers
les immigrants, les réfugiés et le multiculturalisme qui
ont fait du Canada un bouc émissaire. Ces Canadiens laissaient
entendre que le Canada avait fait de l'Amérique un endroit dangereux
en laissant entrer trop facilement un trop grand nombre d'étrangers.
Mais la vérité l'a emporté.
La frontière canadienne N'est PAS plus poreuse que la frontière
américaine. En fait, le Canada contrôle plus rigoureusement
sa frontière que ne le font les États-Unis; le nombre d'immigrants
illégaux est, proportionnellement, beaucoup plus bas ici que là-bas.
Les gens oublient qu'il y a 5,9 millions d'immigrants illégaux
sur le territoire américain.
Le taux d'expulsion des réfugiés déboutés
n'est pas plus élevé aux États-Unis qu'au Canada.
Il y a 305 000 Américains qui sont actuellement visés
par une mesure d'expulsion.
Le système d'identification américain n'est pas meilleur
que celui du Canada. En fait, il est beaucoup moins efficace.
D'autres différences existant entre le Canada et les États-Unis
sont apparues très clairement au cours des deux dernières
années.
Alors qu'aux États-Unis le nombre d'immigrants et de réfugiés
a baissé considérablement depuis le 11 septembre, ce
n'est pas le cas au Canada. Dans les faits, le flux d'étudiants
étrangers s'accélère au Canada et ce, en dépit
du cri lancé par le National Post : « Les
musulmans arrivent, les musulmans arrivent! ».
Par ailleurs, alors que, en théorie, la séparation constitutionnelle
entre l'Église et l'État est plus marquée aux États-Unis
qu'au Canada, en pratique, la religion et l'État sont de plus en
plus unis au sud de la frontière. Le président des États-Unis
invoque Dieu, un dieu chrétien, pour lutter contre ce qu'il appelle
le Mal, et il fait la guerre avec une certitude évangélique.
De son côté, le premier ministre du Canada n'est engagé
dans aucune mission sainte. Et le procureur général du Canada
ne se trouve pas en situation de conflit d'intérêts comme
c'est le cas de l'ayatollah Ashcroft, un chrétien reconverti déclaré
qui fait des déclarations anti-islamiques et qui se livre à
des persécutions sélectives de musulmans.
En outre, il n'y a pas eu au Canada d'attaques virulentes gratuites contre
les musulmans comme aux États-Unis, et il n'y a pas ici d'équivalents
de Jerry Falwell, Franklin Graham et Pat Robertson.
Alors que, dans une société civilisée, on ne peut
tenir responsable tout un groupe collectivement, la guerre contre le terrorisme
aux États-Unis est devenue, selon l'American Civil Liberties Union,
une guerre contre des immigrants établis dans ce pays – presque
exclusivement des Arabes et des musulmans. Des milliers d'immigrants illégaux
sont poursuivis de manière sélective; ils sont emprisonnés,
maltraités et expulsés. La plupart sont des Pakistanais;
2 600 d'entre eux sont venus au Canada depuis. Des centaines
de milliers de résidents légaux des États-Unis sont
maintenant victimes de l'établissement de profils religieux et
ethniques. Ces actions sont le plus souvent effectuées en secret.
Rien de tout cela ne s'est produit au Canada, malgré la trop grande
portée de la loi contre le terrorisme.
Ce qui s' est produit, c'est que la Fédération
canado-arabe a déclaré que la communauté arabe souffre
de ce qu'elle a qualifié d'« internement psychologique ».
Des musulmans se sont plaints de l'établissement de profils et
de discrimination raciale dans le logement, dans le milieu du travail,
en santé et en éducation. Un envoyé spécial
de la Commission des droits de l'homme des Nations Unies, Doudou Diene,
a aussi fait état de cette discrimination la semaine dernière,
après avoir passé 11 jours au Canada pendant lesquels
il s'est rendu à Montréal, à Ottawa, à Toronto,
à Halifax et à Regina. Son rapport
officiel doit être déposé en mars.
Il y a aussi le cas troublant de 23 étudiants illégaux
accusés d'avoir eu l'intention de commettre des actes de terrorisme,
apparemment sur la foi d'une preuve peu convaincante et de conclusions
paranoïaques. Ces étudiants ont été libérés
faute de preuve. Les tribunaux sont actuellement saisis de l'affaire.
Au cas où nous l'aurions oublié, les Américains
musulmans ou arabes respectueux des lois, les Canadiens musulmans ou arabes
respectueux des lois ne sont pas plus responsables de la tragédie
du 11 septembre que les Américains et les Canadiens d'origine
japonaise ne l'ont été de Pearl Harbor, ou les Américains
ou les Canadiens d'origine germanique du nazisme.
Tout comme à une autre époque il nous a fallu combattre
les opposants au catholicisme ou encore les antisémites –
nous devons encore le faire aujourd'hui – le défi que nous
devons relever ces années-ci consiste sûrement à lutter
contre l'anti-islamisme et l'islamophobie. Nous sommes certainement plus
conscients de ce défi au Canada qu'ils ne le sont aux États-Unis.
Permettez-moi de conclure mon allocution par ces quelques commentaires.
Le Canada est une grande nation qui n'est manifestement pas à
l'abri des problèmes et des défis. La lutte pour l'égalité
n'est jamais terminée. Que faire alors?
La solution que je vous propose ressort implicitement de mes commentaires
précédents. La voici.
Les nombreuses composantes du système de l'immigration sont toutes
étroitement liées : l'élaboration de la politique
gouvernementale; le discours public dans l'arène politique et dans
les médias qui façonne l'opinion publique; la mise en œuvre
de la politique à différentes étapes, notamment votre
travail en matière d'établissement pour ceux qui ont besoin
d'aide.
Bien que vous deviez vous concentrer sur votre travail – et vous
ne disposez souvent pas des ressources nécessaires pour accomplir
tout ce que vous voudriez –, vous ne pouvez pas ignorer ce qui se
passe ailleurs dans le débat sur l'immigration. Vous ne pouvez
pas travailler en vase clos.
Rien n'a plus d'importance que l'opinion publique. Il semble que celle-ci
est en train de changer pour le mieux et que les gens sont davantage conscients
de l'importance de l'immigration et de la nécessité d'assurer
une certaine cohérence dans le domaine. Les politiciens le comprennent
de plus en plus. Les Canadiens également.
Il est impératif que vous participiez au débat public.
Je suis conscient des limites du travail de défenseur des droits.
Vos mandants et vos partisans n'ont toutefois pas les mêmes contraintes.
Mobilisez-les. Recrutez des porte-parole connus. Ne défendez pas
les intérêts de groupes particuliers, mais plutôt l'intérêt
de tous les Canadiens. La démocratie appartient à ceux qui
y prennent une part active et non à ceux qui la regardent de loin.
Il n'existe pas de race canadienne, et la culture canadienne change constamment.
Il existe cependant un credo canadien : le bien commun. Continuons
de l'améliorer.
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des matières
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