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L'initiative sur le secteur bénévole : Projet d'établissement

Initiatives nationales



Conference nationale sur l'établissement 1 (Kingston - Juin 18-20, 2001)

L'INCLUSION SOCIALE : UNE NOUVELLE VISION DE L'ÉTABLISSEMENT DES IMMIGRANTS AU CANADA 

(Texte révisé d'un discours-programme prononcé à la Conférence nationale sur l'établissement à Kingston, en Ontario, le lundi 18 juin 2001.)

Par Ratna Omidvar

Merci beaucoup de m'avoir invitée à prendre la parole. Il convient, à n'en pas douter, qu'un immigrant prononce un discours pendant la première conférence nationale sur l'établissement. C'est pour moi un honneur et une responsabilité dont j'espère m'acquitter convenablement. 

L'établissement de tout immigrant constitue un voyage très personnel. Le mien a commencé à l'aéroport Pearson il y a vingt ans. Je me demande parfois quand il prendra fin, et même s'il se terminera un jour. De façon générale, les gens ont raison de croire qu'il m'a permis d'atteindre la réussite. Mes deux filles sont des femmes merveilleuses et indépendantes destinées à participer au fonctionnement de ce nouveau monde. Après avoir été écarté de sa profession pendant cinq ans, mon mari la pratique maintenant avec succès depuis 15 ans. Nous possédons une maison, ou du moins la banque nous permet de le prétendre. J'ai parrainé mon frère et sa famille, et mes parents sont arrivés au pays il y a 13 ans. J'ai choisi de ne pas reprendre ma profession d'enseignante et je me suis forgé une nouvelle carrière. Sur le plan du quotidien, plus banal mais combien concret, je fais partie du club de lecture féminin de notre ville, je plante des bulbes de jonquilles dans le parc voisin avec d'autres membres comme moi de l'association des résidents, et j'ai manifesté contre les compressions dans le domaine de l'éducation en Ontario. J'ai aussi fini par comprendre les subtilités de certaines habitudes pour le moins étranges, comme le fait de choisir, de porter et d'entretenir des bas de nylon, ou de manger du sirop d'érable avec du bacon. Il y a malheureusement des choses que je n'ai pu maîtriser. J'ai été incapable d'apprendre ne serait-ce que les rudiments du français, et je le regrette beaucoup. Quand j'examine le bilan que j'ai constitué mentalement, il n'y a aucun doute : en tant qu'immigrants, nous avons enrichi le Canada, et le Canada nous a enrichis.

Il y a toutefois des moments où je me sens nettement différente, bizarre et isolée. Par exemple, quand je me mêle à un rassemblement de gens importants de Toronto et que je me rends compte que je suis la seule personne de couleur dans une salle de quelque 400 personnes - à part le personnel de service, bien sûr. Dans ces situations, je me sens exclue simplement parce que je suis différente, que je ne viens pas d'ici et que je ne possède pas, de façon intrinsèque, l'histoire, la langue et la culture canadiennes parce que je n'y ai pas vécu toute ma vie. Et pourtant, dans ma solitude, je sais que les autres appartiennent à d'anciennes institutions et au passé du Canada, alors que je fais partie de l'avenir.

Je me rends aussi parfois compte qu'il n'existe aucune fin à ce voyage puisque je n'ai pas de destination et qu'il n'existe pas de définition unique de ce qu'est une Canadienne. Contrairement à nos voisins du sud, qui disposent d'une définition de l'identité américaine préemballée et vendue partout dans le monde comme une marque de commerce, le fait d'être Canadien ne constitue pas un concept rigide. Pico Iyer, écrivain de voyage de renommée internationale, décrit le Canada comme un esprit mondial parce qu'il est libre de toute attente, qu'il est ouvert à de nouvelles expériences et qu'il a un sens de l'imaginaire exceptionnel. Il constitue donc le meilleur siège pour la création d'un nouveau type de société hybride. Les Canadiennes et les Canadiens, par leur liberté et leur absence d'inhibition, peuvent prouver au reste du monde qu'un mélange entre la tradition et l'innovation, entre des êtres mondiaux et la société mondiale qui les entoure, peut donner lieu à des possibilités créatives.

Toutefois, une expérience commune nous unit tous : celle du déplacement. La plupart d'entre nous venons d'ailleurs et avons été forcés de nous déplacer à cause de persécutions, de guerres ou d'idéologies économiques ou politiques. Notre nature de peuple déplacé nous rend sceptiques envers l'idéologie officielle; d'une certaine façon, nous fuyons tout ce qui est officiel : les gouvernements, les armées, les idéologies et les traditions strictes. Comme le souligne Mark Starowicz, créateur et producteur délégué de la série Le Canada : une histoire populaire, " Nous connaissons particulièrement nos droits. Aucun pays ne revendique autant de droits que le Canada. Le Canada s'oppose et conteste sans cesse, il remet continuellement en question ses éléments constitutifs. À la question difficile " quand allons-nous finir par régler toutes ces questions? ", on ne peut que répondre " jamais ". Et il ne s'agit pas là d'un problème! Au contraire, c'est même souhaitable."

Revenons à notre voyage au pays imaginaire. S'il s'agit vraiment d'un voyage sans fin, comment devrait se préparer le voyageur? Que devrait-il emporter avec lui au cours de ce voyage? À quel signe et à quels points de repère le voyageur peut-il savoir qu'il est sur la bonne voie? Qui est le meilleur guide de voyage? Qui en trace l'itinéraire? Et, en fin de compte, qui est ce voyageur?

Les organisateurs de la conférence m'ont demandé d'imaginer et de penser de nouveau ce voyage avec vous aujourd'hui. Je vous lance un défi : pensez autrement, et imaginez ce que signifie s'établir dans un nouveau monde. Que se passerait-il si nous recommencions? Cette question suppose une si grande liberté! Avant d'aborder librement cette question avec vous, j'aimerais préciser un peu mon point de vue. D'abord, je crois que le Canada est un pays merveilleux pour les immigrants et les réfugiés qui réussissent à être acceptés grâce à son sens de la justice sociale et à sa compassion. Mes commentaires ne dénotent donc pas que je désapprouve le système d'immigration et d'établissement; toutefois, je suis convaincue qu'il pourrait être bien meilleur.

J'aimerais ensuite préciser que je suis issue du secteur des services d'établissement, dans lequel j'ai eu la chance d'évoluer pendant de nombreuses années. Mais au cours des trois dernières années, j'ai aussi appris à connaître la communauté des bailleurs de fonds et des décideurs. J'ai pu comprendre que nous tentons tous, travailleurs pour l'établissement, bailleurs de fonds, décideurs et fondations privées, d'atteindre les mêmes objectifs, mais avec des outils différents. J'ai donc une grande admiration et une grande affection pour les personnes qui travaillent pour l'établissement, et j'ai un respect grandissant pour les bailleurs de fonds et les décideurs.

***

On ne pourrait choisir un meilleur moment pour discuter des enjeux liés à l'établissement des immigrants. Le monde qui nous entoure bouge à un rythme étourdissant. La circulation des connaissances, de l'information, des biens et des personnes, ce que nous appelons la mondialisation, a changé le contexte et l'environnement de plusieurs secteurs, y compris l'immigration. On devra accroître le nombre d'immigrants de façon substantielle si l'on veut maintenir la croissance de la population active. En tant que citoyennes et citoyens d'une nation de contribuables, nous devons reconnaître l'importance des immigrants et nous assurer que l'immigration se poursuit. La ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration s'est fixé l'objectif ambitieux d'accroître l'immigration annuelle à 1 p. 100 de la population canadienne. On peut donc commencer par affirmer que nous avons besoin des immigrants.

Cependant, le Canada a des concurrents sur sa route et n'a pu, par le passé, qu'atteindre une partie de ses objectifs. De nombreux facteurs peuvent expliquer cette situation, y compris l'accroissement de la classe moyenne, et l'augmentation des débouchés, pour les personnes qualifiées, dans les pays d'où proviennent traditionnellement les immigrants. D'autres pays, comme l'Allemagne, se sont joints récemment à la course aux immigrants qualifiés.

Étrangement, nous ne semblons pas très bien nous débrouiller avec nos immigrants. L'image d'un avocat, d'un ingénieur ou d'un médecin qui conduit un taxi est presque ancrée dans notre conscience nationale. Nous savons que les salaires des immigrants ne sont plus aussi élevés qu'auparavant. En fait, le lien incontestable qui existe entre l'appartenance à une minorité visible et la pauvreté devrait préoccuper grandement tous les Canadiens.

Assurément, quelque chose ne tourne pas rond. Le secteur de l'établissement a dû modifier et accélérer ses activités en raison de la grande pression exercée par la rapidité et le rythme du changement. À une certaine époque, une entente tacite semblait exister entre le Canada et ses immigrants : les enfants des immigrants réaliseraient les rêves que constituent une participation et une inclusion sociales et économiques totales. Le rêve de l'immigrant s'étendait donc sur au moins deux générations. Mais ce paradigme n'existe plus. Les immigrants n'ont plus envie de laisser les récompenses à la prochaine génération. S'ils ne peuvent réussir ici dès maintenant, ils ont de plus en plus de possibilités de réussir ailleurs. " L'établissement instantané " est à l'ordre du jour. Le défi que nous devrons relever au cours des dix prochaines années sera non seulement d'attirer des immigrants, mais aussi de les garder au pays.

Nous avons d'abord affirmé que nous avions besoin des immigrants. Nous devons maintenant ajouter un second élément : nous devons mieux réussir avec les immigrants. Cela signifie que l'établissement doit se faire différemment et mieux.

Qu'est donc l'établissement? Est-ce une fin en soi? Devrait-il s'agir d'une structure institutionnelle qui entraîne la création d'une industrie autonome d'établissement? Il semble que ce soit exactement ce que nous avons créé : une industrie autonome et distincte qui se trouve à part et éloignée du reste du Canada. Il n'y a donc que les immigrants qui se préoccupent de l'établissement et qui y réfléchissent; ce sont aussi principalement eux qui y travaillent, la plupart du temps, seuls. Quand les choses tournent mal, il est donc facile, pour le public, de blâmer les immigrants. Si les immigrants ne se réalisent pas, c'est leur faute puisqu'ils ne s'intègrent pas. Si les immigrants ont l'impression que leurs compétences tant vantées ne leur permettent pas d'avoir accès à des emplois suffisamment spécialisés, c'est que leurs titres de compétences ne correspondent pas aux nôtres.

Voyez qui assiste à cette conférence sur l'établissement des immigrants. Nous sommes presque tous des travailleurs du milieu de l'établissement, des décideurs ou des bailleurs de fonds! Où sont les autres, ceux qui devraient s'intéresser vivement à nous et qui le font? Où sont les chefs d'entreprise qui ont besoin de nos compétences, les promoteurs immobiliers qui ont besoin de faire des affaires avec nous, les partis politiques qui ont besoin de nos votes, les syndicats qui ont besoin de membres comme nous, les petites entreprises qui ont besoin de nos investissements, les agents d'immeubles qui ont besoin de nos versements initiaux, les industries culturelles qui ont besoin de notre talent?

Si nous voulons repenser l'établissement, nous devons commencer par le commencement et reconnaître sa place importante et essentielle comme moyen d'assurer une participation égale et entière de tous les membres de notre société démocratique. Après tout, l'immigration concerne le développement d'un pays. Et, dans notre pays, ce développement passe par la démocratie et par la participation des citoyens.

L'établissement ne peut donc se limiter à l'acquisition d'une certaine compétence en anglais; il devrait vouloir dire qu'il faut parler suffisamment anglais pour pouvoir voter ou prendre place dans une salle de conseil. L'établissement ne devrait pas se limiter à l'obtention d'une recommandation pour un logement. C'est vrai, il devrait passer par là. Mais il devrait aussi inclure l'un des indicateurs les plus importants, que l'on oublie trop souvent : l'achat d'une maison. L'établissement ne devrait pas se limiter à apprendre comment trouver un emploi; l'aide à l'établissement devrait se poursuivre sur les lieux mêmes du travail. L'établissement ne devrait pas se limiter à un peu d'aiguillage et à de l'information; il devrait encourager une participation entière.

En fait, l'établissement ne devrait pas concerner uniquement les immigrants et les réfugiés. Tous les Canadiens, toutes les institutions et tout le secteur public devraient s'engager et poursuivre cet objectif. Le véritable indicateur de l'établissement n'est peut-être pas la maîtrise de la langue; il s'agit peut-être de la participation active aux institutions démocratiques. Nous devons donc évaluer à quel point le Canada démocratique peut réussir à faciliter cette participation. Mais nous ne pouvons y parvenir si tous les efforts ne concernent que les immigrants et que l'on ne tente pas d'améliorer le Canada afin que l'établissement y soit possible. Ce serait comme applaudir d'une seule main.

Uzma Shakir, du Council of Agencies Serving South Asians a fait remarquer que l'établissement va bon train, mais que personne ne s'établit vraiment. Je crois que c'est parce que nous gardons le milieu de l'établissement en cage.

Quelle en est la raison? On nous répond souvent que c'est à cause des " paliers de compétence ". Notre venue au Canada dépend d'un ordre de gouvernement, mais on nous laisse aux bons soins d'un autre ordre de gouvernement. La plupart d'entre nous habitons en région urbaine et vivons nos premières expériences en tant que citoyens canadiens dans les villes et les municipalités. Pourtant, l'administration municipale ne joue aucun rôle dans la prise de décisions concernant les enjeux liés à l'immigration. Le problème des paliers de compétence n'existe pas seulement à la verticale, entre les différents ordres de gouvernement. Il existe aussi à l'horizontale, entre les ministères. L'immigration reste isolée du développement du capital humain, qui, lui, reste isolé de la santé, et ainsi de suite. À cause de ce cloisonnement, nous vivons une situation malheureuse : nous recrutons des immigrants sur mesure pour combler les besoins du marché du travail, mais nous ne sommes pas capables de leur fournir les emplois que nous leur avions implicitement ou explicitement promis.

Il est très difficile d'atteindre le noble but d'améliorer le pays dans ce labyrinthe de paliers de compétence, qui détermine de façon inexplicable qui peut prendre quelle mesure au sujet de qui, qui obtient le crédit de cette mesure et qui reçoit le blâme. Pendant que les différents ordres de gouvernement s'engagent dans des querelles toujours plus intenses, la voix des immigrants se retrouve reléguée au second plan.

Évidemment, le problème que posent les divers paliers de compétence ne concerne pas que l'immigration; il fait partie de notre paysage national et est lié à de nombreuses préoccupations à l'échelle du pays. Nous pouvons à tout le moins espérer que l'on éliminera les cloisons entre le secteur de la santé et celui de l'éducation puisque ces secteurs occupent une place importante au sein de notre conscience nationale et constituent un enjeu majeur pour les Canadiens.

Mais qu'en est-il de l'immigration? Nous savons tous que le système de soins de santé, le système de soins de longue durée, le système de pensions et les soins offerts aux aînés dépendent grandement de la richesse future du pays, qui est étroitement liée à l'accroissement de la population résultant de l'immigration puisque celle-ci entraîne une augmentation des revenus d'impôt et de la consommation. Pourtant, seuls les aspects négatifs de l'immigration intéressent le pays. J'arrive difficilement à me souvenir de la dernière fois où j'ai aperçu, à la une d'un journal national, une histoire positive concernant l'immigration ou les réfugiés. Si on parle des immigrants, on parle toujours des réfugiés ou des immigrants qui reçoivent de l'aide sociale, des parrainages qui échouent ou des réfugiés illégaux. Avec une telle couverture médiatique, on n'est pas surpris d'apprendre que, selon un sondage national effectué par le magazine Maclean's sur les comportements des Canadiens, l'attitude des Canadiens envers les immigrants se durcit. Il semble que plus de 70 % des Canadiennes et des Canadiens réclament des immigrants qu'ils s'adaptent quand ils viennent vivre au Canada (Sheppard, 2000). Mais que croient-ils que nous faisons la plupart du temps quand nous arrivons ici? Chaque jour de notre vie, nous nous adaptons un peu plus. Nous réussissons à ne pas souffrir du froid en hiver, nous acceptons de travailler dans des usines alors que nous devrions travailler dans des hôpitaux, et nous acceptons des salaires inférieurs à la moyenne. Je pense que nous réussissons peut-être un peu trop l'aspect adaptation, et pas suffisamment l'aspect protestation.

Il n'est donc pas surprenant de découvrir qu'on abolit plus difficilement les cloisons quand il s'agit de l'immigration que quand il s'agit de préoccupations nationales comme l'éducation et la santé. Je ne peux toutefois m'empêcher de croire que s'il n'y avait pas les paliers de compétence, on trouverait d'autres raisons pour reléguer nos intérêts au second plan.

Je crois que nous en sommes en grande partie responsables. Tant que nous nous percevrons comme des étrangers, des quémandeurs et des victimes, et tant que nous laisserons les autres nous voir comme tels, c'est ce que nous serons. Nous ne pouvons compter sur nos dirigeants politiques pour donner à l'immigration et à l'établissement la place qui leur revient. Le nouveau projet de loi sur l'immigration semble se préoccuper davantage des différentes façons d'empêcher les gens d'entrer au pays que des façons d'attirer les gens au Canada et de les y garder.

Comment pouvons-nous changer les choses? N'oublions pas que les dirigeants politiques sont élus par les citoyens! En tant que citoyens canadiens, nous devons essayer de faire en sorte que les enjeux qui nous tiennent à cœur deviennent des préoccupations à l'échelle du pays, comme l'ont fait ceux qui se préoccupent particulièrement des questions d'éducation et de santé. Cela signifie que nous, les immigrants, devons garder l'esprit ouvert et mettre à contribution notre bagage. Nous devons commencer à transformer nos réussites personnelles en une présence politique collective. Nous devons cesser de dépendre uniquement de notre passé et faire nôtre ce nouveau pays que nous avons choisi. Nous devons cesser de nous décrire seulement comme des Iraniens, des Chiliens, des Pakistanais, des Chinois, etc., et commencer à nous percevoir comme des Canadiens. Plus que tout, nous devons commencer à influencer les politiques publiques.

Il est normal d'être attentif à ce qui se passe là d'où nous venons et de nous en préoccuper. Mais cela ne signifie pas qu'ici, nos activités communautaires doivent se limiter à nos propres institutions religieuses et associations ethniques et culturelles. Haroon Siddiqui, du Toronto Star, raconte cette histoire intéressante : parce que le journal avait omis de mentionner qu'une Indienne avait remporté le titre de Miss Monde trois ans de suite, la communauté sud-asiatique de Toronto s'est offusquée. Le journal a été débordé d'appels! Mais quand le Star a souligné les problèmes que connaissaient les professeurs immigrants et appartenant à une minorité visible qui tentaient d'obtenir un poste à l'Université de Toronto, la communauté sud-asiatique s'est à peine fait entendre. Il est évident que les millions de Sud-Asiatiques qui vivent partout dans le monde, mis à part l'Inde et le Pakistan, ont payé cher, par le passé, leur non-participation à la politique publique; pensons seulement aux îles Fidji et à l'Afrique orientale. Soulignons aussi une leçon plus positive que nous ont donnée nos voisins du sud avec toute l'attention accordée au vote latino au cours de la dernière élection américaine. Il ne fait aucun doute que cette communauté particulièrement politisée a très bien fait connaître son point de vue, surtout en Californie.

Comprenez-moi bien : je ne demande pas aux immigrants de laisser de côté leur identité et de n'adopter que l'identité canadienne. Je ne m'oppose pas au multiculturalisme tel qu'il devrait être. Je m'oppose au fait de n'exister que pour nos propres institutions, notre propre culture et notre propre environnement. Le vrai multiculturalisme désigne plus sûrement la coexistence de citoyens engagés, avec toutes leurs différences et leurs ressemblances, au sein d'une société civile.

Si nous, les immigrants, voulons que les politiques d'établissement et d'immigration occupent une place plus importante dans la conscience nationale, nous devons prendre les devants. On nous qualifie souvent de groupe d'intérêt particulier; il est peut-être temps que nous commencions à agir comme tel, ce qui peut se faire en quatre étapes :

Premièrement, nous devons former une coalition nationale d'immigrants et de personnes concernées qui aurait comme mandat d'informer le grand public et le gouvernement des politiques d'établissement et d'immigration. Les membres ne représenteraient pas d'organisme ni de groupe d'immigrants précis; ils ne représenteraient qu'eux-mêmes, et n'auraient pas à subir les contraintes d'un organisme ou d'une administration puisqu'ils joueraient le rôle, selon leurs propres capacités, de défenseurs, de commentateurs et de citoyens éclairés. Les membres de la coalition compteraient un mélange de gens célèbres et de gens ordinaires. Un modèle que j'admire est le National Forum on Immigration américain: quand son directeur général appelle le vice-président des États-Unis, il sait qu'on le rappellera parce que les deux partis politiques américains connaissent l'importance du vote des immigrants. Plus près de nous, le Conseil canadien pour les réfugiés est un groupe solidaire qui constitue un excellent modèle sur lequel s'appuyer.

Deuxièmement, nous devons rendre les politiques plus terre-à-terre afin qu'elles touchent les gens au quotidien. Une politique abstraite n'a aucune signification. Une politique ne touche les gens que si elle a un effet sur leur vie, leur collectivité et leurs enfants. La vie quotidienne des gens se déroule dans une collectivité, dans une ville. La plupart des immigrants vivent en ville, et c'est là que l'on peut voir si les effets de l'intégration se font sentir ou non. Les villes devraient donc être au centre des discussions politiques qui concernent tous les enjeux liés à l'établissement. Pour un immigrant, il est plus facile de commencer à prendre part à la vie politique à l'échelle du voisinage, de la collectivité et de la ville. Nous devons encourager activement les immigrants à participer à la politique locale.

Le troisième point est étroitement lié au second : nous devons nous allier à certains des nouveaux mouvements nationaux qui pourraient devenir puissants et qui revendiquent une redistribution du pouvoir politique aux villes canadiennes. J'évoque ici le fait que les villes les plus importantes du pays veulent de plus en plus redéfinir leurs relations avec les instances supérieures afin qu'on leur manifeste un plus grand respect. Si nous reconnaissons qu'une plus grande cohérence entre les politiques fédérales d'établissement et les pratiques locales d'intégration faciliterait l'établissement, il est logique que nous commencions à exercer notre pouvoir potentiel en participant à ce nouveau mouvement, et même en y jouant le rôle primordial de chefs de file.

Enfin, les travailleurs de l'établissement devraient officialiser les liens professionnels qui les unissent d'un bout à l'autre du pays et constituer leur propre association professionnelle, qui viserait à renforcer leurs capacités et à imposer le respect. Les associations des travailleurs de l'établissement, qu'elles soient nationales ou même provinciales, ne feraient pas que défendre la profession en élaborant des normes et des codes de conduite, mais s'engageraient aussi officiellement envers les politiques. Il est temps que les travailleurs de l'établissement qui sont en première ligne sortent du cercle d'influence de leurs directeurs généraux. Il est temps, pour eux, d'obtenir le respect qu'ils méritent. Qui peut imaginer un débat sur l'éducation publique au Canada sans la participation des très puissantes Fédérations des enseignants, ou un débat sur la prestation des services de santé sans la participation des médecins et des infirmières?

Voici donc ma vision : un organisme national cohérent constitué de citoyens dévoués qui apporterait de l'information et façonnerait les politiques nationales d'établissement et d'immigration, appuyé par un mouvement populaire d'immigrants qui prendraient part à une démocratie locale plus forte, appuyés par des professionnels sur le terrain. Nous pourrions enfin créer des politiques d'établissement, non pas à huis clos ni même au cours de conférences, mais dans le cadre de discussions ouvertes et honnêtes avec le grand public.

Peut-être pouvons-nous commencer à imaginer un Canada où le discours sur l'établissement s'adresserait à tous, et où la coalition nationale des immigrants, organisme influent, serait écoutée par le grand public, les médias et le gouvernement. Un Canada où différents intervenants participeraient activement aux discussions concernant la création d'une politique d'établissement; où les objectifs en matière d'établissement rejoindraient les objectifs des secteurs de la santé, du travail, de l'éducation et de l'industrie. Un Canada où l'on mettrait en commun les ressources de ces ministères afin de tenter d'atteindre, tous ensemble, certains objectifs nationaux. À ce moment seulement, les services d'établissement pourraient sortir des oubliettes et passer à l'avant-plan, là où ils méritent de se trouver.

La politique d'établissement ne se limiterait plus à certains résultats, comme l'oblige la situation actuelle, puisque l'établissement ne serait plus uniquement une question de maîtrise de la langue, de connaissance des méthodes de recherche d'emploi ou de conseils initiaux pour l'établissement. On mesurerait différemment l'évolution de cette politique, on l'appliquerait différemment, elle recevrait ses ressources différemment, et elle inclurait des intervenants différents.

Les travailleurs de l'établissement auraient la responsabilité d'offrir une connectivité active avec le reste du monde. Ces travailleurs agiraient donc à différents endroits, y compris dans les écoles, les bibliothèques, les collèges communautaires, les bureaux de placement syndical, les centres d'emploi, les centres de santé, les centres commerciaux, etc. Au sein de ces institutions, ils jouiraient d'un certain statut et d'un certain prestige en plus d'avoir de l'influence puisqu'ils constitueraient le lien initial, essentiel et interprétatif avec les clients et les consommateurs potentiels - avec une nouvelle source d'influence.

Comment pourrait-on mesurer le progrès dans ce meilleur des mondes? La responsabilité constitue un élément important. Il serait si futile de lier l'établissement à une capacité linguistique de niveau 1, 2 ou 3. Combien de conseillers ont cette vision évoluée et inappropriée des clients?

Et si nous adoptions, comme objectif ultime, la valeur générale que constitue l'équité? L'équité est un concept simple, facile à comprendre, à mesurer et à souhaiter. À quel moment la société commence-t-elle à nous ressembler? Qui accomplit quels actes? Et comment peut-on comparer ces actes? Qui s'assoit aux tables de nos conseils? Qui gouverne notre pays? Qui enseigne à nos enfants? Les institutions actuelles du Canada refléteront-elles sous peu ce que nous sommes?

Il est grand temps que le visage des enseignants de Surrey et de Hamilton commence à ressembler à celui de leurs étudiants, que les aînés qui habitent dans les établissements de soins de longue durée chinois ou sud-asiatiques reçoivent dans leur propre langue des soins d'une infirmière qualifiée, et que les autorités de réglementation professionnelle comprennent que l'on peut très bien faciliter l'accès à des services et protéger la sécurité du public.

* * *

On m'a demandé de sortir l'établissement du cadre où il se trouvait et, ce faisant, je me suis mise à détester ce cadre, ses côtés rigides et ses coins pointus, ses limites actuelles concernant ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Peut-être n'avons-nous pas du tout besoin d'un cadre. Peut-être devons-nous envisager l'établissement d'une toute nouvelle façon, et avoir comme objectif l'équité. Peut-être devrions-nous simplement jeter le cadre et le remplacer par un cercle d'inclusion et d'équité.

Peut-être même devrions-nous penser à remplacer le mot " établissement " par le mot " inclusion ". Plutôt que d'avoir des politiques d'établissement, nous aurions des politiques d'inclusion; plutôt que d'avoir des programmes d'établissement, nous aurions des programmes d'inclusion. Et plutôt que d'avoir le ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration, nous aurions un ministère de la Citoyenneté, de l'Immigration et de l'Inclusion. Notre coprésident aurait le nouveau titre de directeur général de l'Inclusion. J'ai des frissons juste d'y penser.

J'espère toutefois que l'on ne fait pas que caresser ces idées aujourd'hui pour les oublier demain. On reconnaît les bonnes idées à la possibilité de les rendre concrètes. Je vous confie aujourd'hui le mandat de déterminer si mes idées ont du potentiel. Vous, travailleurs de l'établissement et organismes d'établissement, avez un rôle important à jouer puisque vous pouvez rejoindre des milliers d'immigrants. Il n'en tient qu'à vous de lancer un nouveau mouvement national des immigrants qui mettra l'accent sur la création, l'étude et la critique d'enjeux politiques pertinents et, si l'idée semble bonne, de constituer un nouveau cadre d'établissement axé sur l'inclusion. Les immigrants sont les seuls à pouvoir faire de leurs réussites personnelles des enjeux politiques.

Je sais que tout cela ne sera pas facile. La question du financement est toujours étroitement liée à nos capacités et à nos limites. Je vous demande toutefois d'imaginer un contexte d'établissement où nous aurions de nouveaux alliés, de nouveaux partenaires, de nouvelles relations et de nouveaux chefs de file.

Laissez-moi maintenant boucler la boucle. Si l'établissement est effectivement un voyage, qui est le voyageur? Je conclus que le voyageur est non pas l'immigrant, mais le Canada. Le Canada poursuit sa route, avec son histoire, ses institutions, sa culture, son peuple et, aussi, avec les immigrants et les réfugiés, ainsi que les organismes et les travailleurs de l'établissement. Il s'agit toutefois d'un voyage que nous faisons ensemble. Nous sommes tous unis, et nous devrions savoir que si l'un d'entre nous tourne, les autres doivent tourner, si l'un d'entre nous réussit, les autres réussissent aussi, et si l'un d'entre nous échoue, les autres échouent également.

Je conclurai par une citation bien connue du rabbin Hillel. Il a dit en ces quelques mots ce que j'ai tenté d'expliquer au cours des vingt dernières minutes :

Si je ne suis pas pour moi-même, qui le sera?
Mais si je ne suis que pour moi, que suis-je?
Et si ce n'est pas maintenant, quand?
Merci beaucoup.

Bibliographie

Iyer, P. (2000) The Global Soul, New York, Knopf, Borzoi Books.

Sheppard, R. (25 décembre 2000) " We are Canadian " dans Maclean's, Toronto.

Starowicz, M. (11 juin 2001) Discours prononcé à l'Université York, Toronto